Je suis blanc et je vous aime

Aux Zébrures d’Automne, la cie BillKiss* I O Mcezo* vient de présenter sa nouvelle création. Je suis blanc et je vous merde de Soeuf Elbadawi raconte une banale opération d’enfumage, menée par les autorités françaises à Moroni.

Une pièce très documentée, nécessitant par moments de connaître les rapports entre les Comores et la France. Elle relate la sombre histoire d’un blanc retenu dans un commissariat à Moroni. La police le soupçonne du pire, à un moment où la rue s’inquiète sur les conséquences d’un éventuel putsch contre le pouvoir en place. Interrogatoires, fausses pistes, jeu de dupes. Rien n’est laissée au hasard, jusqu’à ce que Marie-Madeleine, la conseillère d’ambassade, se mette en tête de refermer le couvercle. Car il s’agit bien d’une embrouille…

A Uzerche.

Six personnages se retrouvent là en quête d’un « blanc ». Une occasion rare de ré-interroger les narratifs établis autour de la domination sous ces tropiques-là. L’Occident est un projet, pensait Glissant. La blancheur en est aussi un, semble croire Soeuf Elbadawi, auteur et metteur en scène, servie ici par une fabuleuse fratrie issue du Divers. Les acteurs, les techniciens, sont tous nés d’ici et d’ailleurs : français, martiniquais, camerounais, ivoirien, sénégalais ou comorien. Un prétexte tout trouvé pour renouer avec les tonalités d’une langue française, qui, sans les autres peuples, ne survivrait pas à son histoire. Primé par le jury international du QD2A au TQI, Je suis blanc et je vous merde devrait bientôt paraître aux éditions Passage(s) et Traverse(s), en attendant la tournée, prévue l’an prochain.

Au plateau, un décor tournant sur lui-même, construit par Benoit Laurent, signé Margot Clavières, dont on avait déjà apprécié le savoir-faire dans Obsession(s) Remix, la précédente création de la compagnie. Un très bel objet dans lequel surnage le personnage du blanc. Les acteurs, tels poissons dans l’eau, en jouent habilement. Où l’on reparle de la « piscine », l’autre nom donné aux services secrets français, à travers cellules et prises de bec. Le travail délicat sur les lumières veille à faire apparaître les ambiguïtés de la relation coloniale. Mathieu Bassahon, fidèle collaborateur depuis une douzaine d’années, reste un excellent artisan. De la complicité et de la malice dans le geste. Arrive là aussi un compagnon de route : Maxime Imbert. Sa bande-son miracle traverse un Moroni en ébullition.

Le meilleur reste cependant cette mise en commun au plateau de tant de manières d’être, issues du Nord et du Sud. Soeuf Elbadawi affirme que son histoire, comme tout ce qui relève de la colonialité, ne peut se raconter d’un seul point de vue, le sien. Il reconnaît être le rejeton d’une expérience coloniale qui perdure, mais se persuade de la nécessité de dépasser les clivages et les certitudes, afin de mieux exprimer cette situation où le vainqueur cherche toujours à raconter son histoire, en condamnant le vaincu à parler le langage de l’incompréhension. Quid du chasseur, dit-il, quand personne ne parle la langue du lion terrassé ? Pour rebattre les cartes, Soeuf mise sur cette diversité de trajectoires, dont s’extraient bien évidemment ses camarades comédiens, dans le but de dresser le récit des damnés.

Dans le principe de colonialité, seules les âmes défaites ou perturbées, dit-il encore, parviennent à raconter l’amertume qui les noie. « Cette histoire, on n’a pu la défendre que parce que nous avons admis de remuer de vieux démons, en se jouant de l’opacité de nos propres histoires. Il en sort de magnifiques moments de joie, qui sont autant de vérités accumulées contre les récits établis. Pour dire « blanc » aux Comores, on use d’un mot, « mzungu », qui n’a rien d’une couleur. Il fallait le contourner pour parvenir à dire ce qui s’y trame. Si nous n’étions pas prêts à ressembler à cette communauté en conflit contre son ego perturbé, nous n’aurions pas atteint le fond caché de l’histoire. Il a fallu qu’on redessine les tracés de nos propres certitudes pour atteindre l’humanité qui s’y cache. Dans le shinduwantsi, une poétique comorienne née du silence, on dit qu’il faut creuser à même la terre pour saisir le sel de nos vies. C’est ce qu’on a essayé de faire, en plongeant à pleines mains dans cette intrigue ».

Je suis blanc et je vous merde aux Zébrures d’Automne à Limoges.

Les six éclopés de Je suis blanc et je vous merde brillent de tous leurs feux. Le blanc porte un nom inspiré par un troubadour corrézien sur le retour. Gaucelm Faidit – son nom – venait d’Uzerche, où la pièce s’est créée. La compagnie BillKiss* I O Mcezo y est accueillie en résidence depuis trois ans à l’Auditorium Sophie Dessus. Le texte ne dit pas d’où il débarque le sieur Gaucel, en dehors du fait qu’il est français, debout et figé dans ses bottes. Mais la racine du mot « mzungu » (blanc) se fonde sur une certaine idée de l’étrangéité et de l’errance. Une perspective qui n’a rien d’une couleur, autour de laquelle se tisse le récit. Il y a là l’inspecteur Odra, dont le souvenir du père se perd dans la guerre d’Algérie. Il a ses doutes qui le rongent, qui lui donne parfois le visage du cerbère. Djamila Disco, dont la mère issue du Continent, a probablement rencontré le père, jadis, en colonie. Elle n’a qu’une envie : s’échapper du trou dans lequel elle se voit défaillir, grâce à son amant blanc. Nkaro, lui, est l’homme troublé, que les services secrets français (la fameuse « piscine ») ont tellement broyé qu’il a fini par ne plus savoir comment remettre son monde à l’endroit sur un tapis de prière. Il se noie, doucettement, dans une fratrie fantasmatique.

Il y a là encore le commissaire. Tshapa, ex tortionnaire, commis aux basses œuvres d’un pays encore sous tutelle, fourbe par conviction et sensiblement mal blanchi jusqu’au costume. Il sera, quant à lui, rattrapé par les non-dits de son histoire au service des « maîtres ». Il y a là, enfin, cette première conseillère d’ambassade, Marie-Madeleine, qui parvient à dénouer, dans un ultime coup de sifflet, les fils d’une entourloupe sans nom. Étrange que cette logique des maîtres, servie par l’empowerment d’une afro-descendante, issue du ventre de la colonie ! Dans l’islam – religion dont se réclame les Comores – on dit que Dieu est seul à pouvoir donner et reprendre à ses créatures. Sous ces tropiques insulaires, on pense que la France, elle aussi, peut se répéter dans cette « même » geste. Marie-Madeleine détient les réponses d’un imbroglio, qui commence avec l’arrestation du blanc et finit par son exfiltration hors des eaux comoriennes, dans un kwasa[1], qui, selon l’actuel président français, n’existe que pour ramener du « Comorien » à Mayotte. Une manière pour ce dernier de nier l’histoire et les réalités de cet espace archipélique au destin suspendu. Je suis blanc et je vous merde se situe ainsi loin des éternels débats sur le colorisme, induisant une toute autre lecture des événements, autour de cette relation coloniale entre deux pays, qui se déclarent amis de/ et pour toujours. La pièce aurait sans doute pu s’intituler Je suis blanc et je vous aime…

Mouna B.


Dossier de presse du spectacle.

[1] Petite embarcation en mer, qui sert à la liaison entre les îles de l’archipel des Comores.

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