Rasen’ la

Dernières nouvelles de la collaboration entretenue par l’un des plus grands conteurs de la Martinique, Dédé André Duguet (Cie Yonndetwakont), aussi connu sous le nom de Misié Lasous, avec Soeuf Elbadawi, metteur en scène comorien. Vendredi 17 octobre, ils ont présenté une restitution d’étape de leur dernier travail (Rsen’ la) au Pit du Vauclin en Martinique, l’occasion d’échanger avec un public ravi.

Un texte en créole, des interprètes martiniquais, un metteur en scène comorien. Voilà qui va probablement détonner dans cet étrange projet, né de la rencontre entre Dédé Duguet et Soeuf Elbadawi, deux hommes de théâtre qui militent pour une coopération Sud-Sud depuis bientôt quinze ans, ne serait-ce qu’à travers leur rapprochement. Le premier a rencontré le second lors d’une performance, inspirée de la tradition comorienne, qu’on appelle shungu à Fort de France. À l’époque, il s’agissait pour l’un comme pour l’autre de raconter la fin du mouvement Pwofitsyon. Depuis, ils ne se sont plus quittés, ont fait du chemin ensemble, en France, puisque Dédé Duguet a pris part à deux créations de la compagnie comorienne de théâtre BillKiss* I O Mcezo* : Obsession(s) Remix et Je suis blanc et je vous merde.

Christophe Rangoly (Papa Slam) et Dédé Duguet (Misié Lasous), Youri Herelle et Soeuf Elbadawi, lors des répétitions au Pit du Vauclin, le vendredi 17 ooctobre 2026 (© Christophe Milton).

Pour Soeuf Elbadawi, travailler sur le projet Rasen’ la avec son confrère est une expérience captivante, en termes d’interrogations sur la problématique de la langue, sur les imaginaires en présence et sur les cousinages possibles entre deux cultures insulaires de l’hémisphère Sud. « Ils ont une expression en Martinique et qu’on retrouve dans le texte de Dédé, c’est depotjolé. Elle me fait penser à notre sentiment de démembrement archipélique. Il y est question d’un peuple brisé, cassé, déshumanisé, dépossédé. J’y retrouve beaucoup de mes obsessions ».

Le pitch ? Rasen’ la  raconte l’histoire de deux compagnons, sortis de la campagne et qui se retrouvent sur une place de la capitale, Fort de France _ une réalité de « l’En-ville ». L’un propose à l’autre de renouer avec une parole du terroir, les deux pensent qu’il faut pour cela remuer les racines, mais plus ils avancent, plus ils se rendent compte que cette parole trouve sa nécessité dans le politique. En même temps, il y a ce troisième larron, évoluant à leurs côtés, ramenant le son du pays en écho, vers une destinée, certes improbable, mais salutaire.

Lors de la représentation au Pit du Vauclin. Youri Herelle au sax, Christophe Rangoy (Papa Salm) et Dédé Duguet (Misié Lasous) (© Christophe Milton).

Christophe Rangoly alias Papa Slam et Dédé Duguet dit Misié Lasous, les deux interprètes, viennent d’une oraliture certaine. Ils ont une certaine expérience de la vie, qui fait écho aux interrogations des deux personnages, qui essaient d’embarquer un plus jeune dans leur quête. Youri Herelle, qui est le plus jeune du trio, se nourrit à cette source pour faire sonner son sax. « J’ai aussitôt repensé à tous ceux que j’ai laissé au pays, qui se refilent sans cesse un même questionnement. La faute aux aînés qui n’ont pas su transmettre, la faute aux plus jeunes qui n’en font qu’à leur tête. Et je me dis : et si on se mettait tous ensemble à réveiller ce corps endormi qu’est devenu le pays ? » s’est demandé Soeuf Elbadawi.

Rasen’ la est un texte de Duguet, qui avait été consacré par le prix Sonny Rupaire, il y a quelques années. Il n’avait jamais été monté. « L ’histoire de Rasen’ la interroge certes une mémoire, celle de la Martinique, mais c’est probablement ce qui fonde son universalité. Car il s’agit d’une histoire qui parle au monde des déshumanisés. Dieu seul sait combien nous sommes aujourd’hui sur cette axe » explique le metteur en scène. Le projet a connu deux étapes de travail : « La première fois pour le faire entendre, la seconde pour l’incarner ». Tropiques Atrium, co-producteur, prévoit une programmation prochaine, à l’occasion d’un de ses festivals annuels. Le 17 octobre dernier, l’équipe a inauguré un début de collaboration avec le Pit du Vauclin, où a été présenté la restitution d’un travail, engrangé après deux semaines de résidence au domaine du Fond Saint-Jacques, à Sainte-Marie. Belle réception du public. « Hâte de voir la création finale. On y retrouve notre histoire » s’est exclamé un spectateur.

Duguet, auteur de Rasen’ la (Cie Yonndetwakont), son acolyte Rangoly, Youri Herelle et Soeuf Elbadawi (© Christophe Milton).

Le texte sortira aux éditions Bilk & Soul au mois de février 2026, maison comorienne, qui avait déjà publié L’orchidée Violée, un ancien de la direction de l’Atrium, proche du collectif Shungu21.com. Le projet reçoit le soutien de la Dac Martinique, de la CTM (Collectivité territoriale de Martinique) et de BillKiss*. « Je me demande dans quelle mesure, ce trio ne pourrait pas venir nous voir à Moroni, d’une manière ou d’une autre. La présentation de notre dernière étape au Pit du Vauclin m’a fait repenser à un vieux projet que j’ai autour du mrenge et me donne envie d’essayer de prolonger la dynamique » ajoute Soeuf Elbadawi.

L’image à la Une date de la lecture du texte en février 2025 au théâtre Tropiques Atrium à Fort de France (©showda).

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