Autour de 50 ans

Entretien réalisé par Saindou Kamal’Eddine, à l’occasion de la parution de 50 ans[1], le dernier ouvrage de Soeuf Elbadawi, aux éditions Quatre Etoiles. Un début de conversation sincère avec ses semblables, où il est question notamment du shungu et du démembrement. L’auteur a présenté son livre dans les murs du Muzdalifa House le samedi 3 janvier à Moroni.

Dès les premières lignes du livre, on est saisi par cette sorte de malédiction où la colonialité, en plus de s’emparer du territoire, œuvre à déposséder l’âme de ses habitants. Vous ouvrez deux champs de réflexion. Le besoin de reconquérir notre espace d’existence au nom de la souveraineté archipélique et la nécessité vitale de l’habitant de se réincarner dans ce qui a fondé sa relation d’antan avec son milieu et avec le monde…

Je ne sais pas, mais ce terme est essentiel : la colonialité. Car ce terme amène à penser que le colonisé n’est pas seul à porter le fardeau. Memmi l’avait déjà expliqué. Dans leurs théories décoloniales, les latino-américains ont développé cette idée d’une réalité partagée, malgré nous, entre le colonisateur et le colonisé, en montrant que l’acteur de cette étrange entreprise que l’on appelle « coloniale » s’inscrit, quel que soit son camp d’appartenance, dans des pathologies, qui n’ont pas de fin ou qu’on a du mal à déconstruire, qui exigent du temps en tous cas. C’est intéressant de voir que des expatriés, installés à Maore ou ayant vécu ici, se sont adonnés à une vie de débauche parfois incompréhensible pour le commun, parce qu’il leur fallait noyer le fardeau. Je parle dans mon dernier texte au théâtre d’un certain Albert. Un blanc aux yeux bleus, qui avait des rapports intimes avec les coloniaux, et qui a mal fini, bien évidemment. Albert, ivrogne notoire, était rarement assimilé au prédateur colonial. Il dansait pour les trois francs six sous que lui offraient les gamins et qui lui permettaient d’acheter son mauvais vin chez Grimaldi. Il chantait et dansait avec sa belle. Madame Albert, ko rengo mushta, ndami nawe… et il n’avait surtout pas cette image du colon, collée aux basques. On disait d’Albert qu’il était mzungu pour se foutre de sa gueule. Sinon, ça restait un pauvre gars, comme les autres, comme nous.

Ça n’a jamais été évident d’être dans le mauvais camp. Il y a pas mal de gens qui n’ont pas demandé à être embarqué dans ces histoires coloniales, et lorsqu’ils s’en rendent compte, il est déjà trop tard. Reconquérir son espace de vie, c’est commencer par déconstruire ces phénomènes, qui finissent par nous abrutir totalement, sur le long terme, mais cela exige aussi de nous ré-approprier un vécu commun que nous avons jeté par-dessus la fenêtre. Il nous faut re-questionner la trace, ce qui reste de la mémoire donc, on dit bien que celui qui ne sait pas d’où il vient, ne sait pas où il va, donc le fait de retrouver certains rapports avec notre passé lointain (et récent) est une manière de se reconstruire une dignité, de relever la tête. Rikana, benge karitsi leo… C’est qu’on nous a tout pris, plus ou moins ! Cette dépossession n’est pas que matérielle. Elle est aussi spirituelle, intellectuelle. Il ne faut pas oublier qu’on nous a formaté notre histoire, effaçant les liens les plus anciens, afin de satisfaire à la fable. Les sultans batailleurs, par exemple, ce sont eux qui ont permis d’asseoir les opérations de pacification menées par l’État colonial, au point que nous finissons par faire nôtre des névroses que nous n’avions pas, avant cet épisode colonial. Retrouver le sens d’une histoire plus ancienne est une manière de retrouver des repères, qui sont susceptibles de nourrir de nouvelles approches, avec ce projet de retrouver la main sur nos destinées, futures et à venir _ cette idée de ne plus être un spectateur de sa propre vie, tout simplement.

Lors de la soirée de présentation au Muzdalifa House.

Avec ce livre, vous totalisez une dizaine de publications personnelles et cinq collectives[2]. Qu’est-ce qui singularise cette contribution au cinquantenaire de l’indépendance des Comores ?

J’énonce ce fait ! Nous avons confondu les termes du débat sur la souveraineté. De l’indépendance, nous n’avons gardé que la moitié du mot : « dépendance ». Ce qui, vous le conviendrez, reste anxiogène. Un peu comme lorsqu’on s’invite dans une prière, qu’on pense arriver à l’heure, et qu’on vous dit que l’événement a déjà eu lieu, que même les enveloppes ont déjà été distribuées, qu’il ne reste plus que la fatiha. On a l’air d’un idiot ! Cela vous met dans un état de solitude effroyable, vous donne le sentiment d’avoir raté un moment de votre vie. J’essaie au travers de ce livre de poser des questions, une série de questions, qui disent tout de mon désarroi personnel. Je ne parle qu’en mon nom. J’éprouve cette sensation d’être démuni face au réel, il me déborde. Cinquante années– le mitan d’une vie – passées avec le sentiment d’un échec collectif. Je formalise des constats, analyse la déstructuration profonde, qui s’est produite, dans l’archipel. Je parle du démembrement, mais pas que.

Une partie du livre consiste à saisir les origines du sentiment de défiance dans lequel nous pataugeons tous. Ils ont réussi – ils, pronom malhonnête – à détruire ce qui nous fonde, à commencer par le lien. Les liens sont rompus de l’intérieur, sacrifiés à l’autel du mépris, noyés dans une revanche sociale quasi permanente. Ce livre dit également mon profond découragement, ma profonde déception, à moi, qui n’ai que ce pays pour exister. Je tente de mettre des mots autour de ce qui devient une névrose partagée, liée à la déliquescence collective. Nous n’avons plus les moyens de notre dignité. Cela, vous le savez déjà. Il nous arrive parfois de penser que se diluer dans les histoires d’autrui est une manière de s’acheter une conduite, de se refaire une santé. Je ne le crois pas pour ma part. Je crois qu’il y a un travail à faire, un chantier qui nous oblige à replonger dans ce qui nous a construit, initialement.

Il faut voir ce livre comme une sorte de bilan de ce que nous sommes devenus, sachant que la question coloniale est toujours là, toujours loin d’être réglée. Et ceci explique cela ! Le colon n’est pas parti. Mieux ! Il a épousé les contours de notre culture au quotidien. Il s’est, pour ainsi dire, « djinifié ». Le principe d’une crise de possession, c’est qu’on ne sait jamais si le djinn est véritablement entré en nous, on ne le sait que quand il s’est bougé de notre corps, et comme le nôtre n’est jamais parti, il y a du boulot… Il y a du boulot, d’autant plus que nous évoluons dans une espèce de prison à ciel ouvert, tendant nos mains vers l’Immensité, vers Dieu. Or, je pense, en ce qui me concerne, que Dieu n’a jamais cherché à nous engager dans une histoire de servitude volontaire. Car c’en est une !!!! En gros, j’essaie avec ce livre de décrire des phénomènes qui ont certes déjà été nommés par d’autres, mais en partant de ma propre réalité. J’essaie de converser avec les miens dans une langue qu’ils comprennent. Car la solution ne nous parviendra jamais de l’extérieur.

Soeuf Elbadawi et les premiers lecteurs de on ouvrage.

Ce concept du djinn, par exemple, de cet inconscient qui nous détruit de l’intérieur, qui absorbe tout ce qui nous fonde, m’amène à m’interroger sur l’espérance, qui avait été notre moteur, originellement. Les peuples qui ont échoué là se sentaient porteurs de ce sentiment dans leurs aspirations. Je parle de pneus réchappés, une métaphore du monde d’aujourd’hui, je parle du shungu, de la confiance que mettaient les nôtres dans le undru – le devenir – malgré les incertitudes du temps qui passe. J’inscris donc la réflexion dans un process d’utopie. On ne lit mieux le désastre, qu’en cherchant à lui opposer des solutions. Sans donner de leçon, bien sûr. Il ne manquerait plus que ça ! Car qui nous sommes-nous pour penser détenir des réponses ? Des espèces de héros sous cape ? Une bande de colonisés, de fatigués, de fracassés en déroute dans leur djuba ?  Les Comoriens disent bien qu’eulo mndroni, nde upvo. L’urgence qui naît de là nourrit ma réflexion en profondeur. Le sentiment que si je m’arrêtais de réfléchir, ne serait-ce qu’un tout petit peu, je brûlerais vif, sans attendre de voir l’enfer promis. J’essaie de m’opposer à ça…

À cinq années près, vous avez l’âge des Comores indépendantes. Le choix des allers-retours entre votre enfance et les questionnements que vous portez sur la réalité de ce pays donne une tonalité particulière à ce livre. Cela m’amène à vous demander en quoi ce rapport au quotidien vous a-t-il aidé à toucher des réalités qui manquent à la prise de conscience collective sur les effets de la tutelle dans notre pays ?

J’ai eu la chance de voir souffler les idées du msomo wa nyumeni sur moi. J’étais minot ! Je ne n’étais pas en mesure de tout comprendre. Mais j’ai la conviction que tout ce qui me vient de la petite enfance se retrouve dans mes questionnements d’aujourd’hui. Prenez le shungu ! Louveteau, j’ai entendu prononcer le mot pour la première fois, lors d’un camping du scout Karthala à Boboni. Nous étions au petit matin, nous nous levions, et feu Saïd Soilih, un aîné, prononçait la formule magique, en hurlant : Nga-ra-tha-la ! Face à la montagne de feu ! Et nous répondions : shungu ! shihea ! shipasuha ! Bien sûr, je n’étais pas en âge de saisir la complexité du geste. Mais ce monsieur, devenu linguiste par la suite, arrivait à nous transmettre une vérité essentielle. Sans le shungu, il n’est pas de terre qui tienne. Paradoxalement, le mot shungu (cheminée, parlant du volcan) a été adopté par nos anciens pour nommer ce qui fonde les liens, la solidarité, le don et le contre-don, dans cet espace insulaire, généré par le volcan en rut. Et ce mot a été utilisé partout. À Mwali, à Ndzuani, à Maore, et aussi à Ngazidja. Je vous renvoie à Damir Ben Ali dans Connaître et comprendre le mila, son dernier ouvrage, paru aux éditions Kalam. Mais tout se passe comme si on nous avait lavé le cerveau, comme si on avait fait disparaître le langage qui nous fonde.

En 2007, je préparais un documentaire sur Moroni, et Damir Ben Ali, lors d’un entretien, m’a parlé du shungu, sans que je ne comprenne de quoi il s’agissait. J’avais oublié l’épisode du scout à Boboni. Il m’a fallu des années, avant que ne je ne me rappelle du cri de feu Said Soilih, et que je me mette à travailler autour de ce concept. Partir dans l’imaginaire de l’enfance, c’est retrouver le sel de notre venue au monde. Quand je pose la question à Edouard Glissant, penseur martiniquais, sur les premières images qui le ramènent à l’alentour, il me cite la plantation de canne où travaillait son père, contremaître. Nos histoires ont un début. Il faut qu’on apprenne à aller trifouiller dans la cave, pour en retrouver la trace, avant de chercher à en inventer d’autres, de traces. En repensant à mon enfance, j’y retrouve tout ce qui me manque aujourd’hui face à la tutelle, qui, elle, n’a pas bougé de son rocher. Une génération d’activistes dans ce pays s’interrogeait sur les moyens de combattre l’adversité.  Nous ne nous sommes jamais demandé ce qui les avait faits disparaître de nos esprits. Nous avons probablement besoin d’autres lunettes pour retrouver leurs tracés dans le passé commun.

Durant la rencontre. Des amis et des proches…

Vous vous interrogez sur l’idée de vous immoler sur la place publique pour que l’on comprenne la nécessité de construire une destinée commune. L’élaboration du commun est-elle si périlleuse ? Est-ce le résultat de la domination coloniale ou d’autres facteurs propres à l’archipel qui y contribuent ?

Quand le Comorien est débordé par le réel, il a tendance à s’en prendre à lui-même. Ça lui paraît beaucoup plus simple que de vouloir s’attaquer à l’adversité. Nous savons pourtant qu’il a été inventé une chose unique et essentielle depuis les temps immémoriaux, qu’on assimile au vivre-ensemble. C’est ce qui a provoqué l’avènement du shungu dans cet espace. Mais pour que ça s’arrête de fonctionner, les gens ont aussi appris à monter des fabriques de zizanie. Diviser pour mieux régner. L’adversité n’a rien inventé sur ce plan. Elle n’a fait qu’exécuter une probabilité. À nous de lui servir la réponse qui sied le mieux. Si je parle de m’immoler sur la place publique, c’est que je n’arrive plus à argumenter sur les limites de certaines évidences. Il y a cinquante ans, nous avions un ennemi. Il est encore là ! Mais plus personne ne saisit l’importance de lui faire face. Est-ce que ça veut dire qu’elle a bien travaillé ? Est-ce que ça veut dire qu’on a démérité, tout au long ? Ce sont des questions qui méritent d’être posées. Mais je reste persuadé que faire du commun est devenue cette chose compliquée : tellement plus simple de taper sur le voisin…

L’une des pistes d’espérance que vous préconisez réside dans la ré-interrogation du shungu. Qu’est-ce que représente le shungu, cette singularité qui devrait nous faire retrouver notre dignité archipélique et (je vous cite) contribuer « à forger un autre regard au monde » ?

Le shungu répond à un principe de cercle. Lorsqu’on y rentre, on contribue à réinventer le legs, de manière à ce que tout le monde s’aligne sur les mêmes valeurs de solidarité. Le shungu est basé sur un principe de don et de contre-don. Un principe de réciprocité entre ses membres à égalité. Une institution dont la gouvernance est horizontale, et non verticale. Il n’y a pas de mépris, ni de rivalité dans le shungu, puisque tout le monde est logé à la même enseigne. En même temps, dans le shungu, la vie s’étale d’une façon quasi régulée. Vous apparaissez au monde sous l’enveloppe d’un pré-humain, on comptabilise vos actions au service du commun, jusqu’à parvenir au stade de l’homme accompli _ mndru mzima, seul à même de décider des communs, de veiller sur la communauté, de penser à son devenir. L’une des choses qui m’interpelle le plus dans le shungu est cette donnée essentielle, qui est que l’humanité se mérite, en tenant compte de nos capacités à défendre le commun. Dans le pays, il se décline de différentes manières, mais il a rarement été vu à notre époque comme une manière de renouer avec l’espérance. Comme une manière de miser sur la seconde chance du pneu réchappé… Il faut croire que nous n’avons pas su renouveler la question.

Parlant des faits au cours de ces 50 dernières années, vous décrivez une situation désespérée et ce, malgré des expériences comme celle du msomo wa nyumeni dans les années 1970, qui laissaient poindre des possibilités de sortir de la docilité forgée par la tutelle. Vous suggérez l’espérance, comme pour dire que tout n’est pas perdu. Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné dans ce qu’avaient entrepris les soixante-huitards, que les générations suivantes n’ont pas su ou pu poursuivre ?

On dit que letrindi mbe ya hala, yetso lise mwana. Je crains qu’il n’y ait eu un problème de transmission, au départ. Le leadership des soixante-huitards a été tenu par les enfants d’une certaine petite-bourgeoisie, qui n’ont pas su renouveler l’espérance. Nous sommes dans un pays façonné par des féodaux et des coloniaux, qui ont su composer ensemble, même si les derniers l’ont emporté sur les premiers. On ne devrait donc pas s’étonner de ça. L’utopie du shungu ne l’a jamais vraiment emporté sur la totalité de l’espace, parce qu’elle freinait les appétits de certains. Prenez les pouvoirs passés depuis 1975, essayez d’anlayser. En dehors d’Ali Soilih, qui n’était pas tout à fait du sérail, nous n’avons souvent eu que des descendants de féodaux de première catégorie au front. Ahmed Abdallah, dois-je le rappeler, était un ancien sénateur français. Je passe sur Djohar et ses liens avec les familles régnantes, sur Taki et les néoconservateurs, sur Sambi et ses amis sulfureux, je n’ai pas besoin de faire un dessin. Kemal, Tadjidine. On ne s’invente pas roi aux Comores. Il faut lipuhe pvahanu, legamba ilo ! Et même quand on soutient le contraire, on sait qui est qui, sous les feux de la rampe.

Le modérateur Saindou Kamal’Eddine, les invités.

Il reste cette énigme, celle d’Assoumani Azali, qui est le premier à rester aussi longtemps au pouvoir, sans être vénéré du côté des féodaux. C’est un militaire, le premier, qui s’aligne néanmoins sur les attentes de la tutelle. En 2029, je crois qu’il aura effectué près de dix-huit ans au pouvoir et nous allons revenir à la case départ, sans toucher le gros lot, comme au Monopoly. Le msomo wa nyumeni, quant à lui, est mort assassiné un matin de l’année 1981. Tout le monde se souvient plus ou moins de la mort de Kader. Ce jour-là, parce qu’on a menti et refusé de faire le ménage entre camarades de lutte au sein de la gauche, une évidence s’est figée dans les têtes. Les petits-bourgeois de 1968 ne savent faire que ce qu’ils ont appris dans les jupes de leur mère, à savoir garder le pouvoir de leurs défunts pères. Kader était un enfant du peuple, sacrifié comme un chien, sans que personne ne le revendique. Ce jour-là, certains s’accordent pour dire qu’on a tué l’espérance. À partir de ce jour-là, on a défendu l’idée que les partis et les mouvements n’étaient que des tanières de louves en chaleur, que ceux et celles qui s’y aventuraient étaient forcément instrumentalisés, que tous ceux et celles qui se refusaient à la règle du jeu risquaient d’être être incompris. Alors, comment faire, face à la défiance collective ? Je n’ai pas la réponse, mais je continue à chercher derrière les utopies de l’enfance.

Comment ré-enchanter un espace déserté ?

Je crois qu’il faudrait réinscrire ce paysage dans son utopie originelle. En réinvestissant le champ de la relation et sa complexification. En renouant avec la notion de communauté archipélique. En saisissant l’ultime seconde chance que pourrait offrir le shungu, s’il était re-questionné. Nos aînés ou nos prédécesseurs n’avaient que l’espérance pour boussole, et ça ne fonctionne qu’à plusieurs.  Vous avez remarqué, en langue shikomori, on confond l’avoir dans l’être. Pour dire « je suis », on dit ngami. Mais pour dire, « j’ai », on dit ngami-na. Je suis avec. Avec quelque chose, et aussi avec la communauté autour. Or, aujourd’hui, on voudrait nous vendre l’individualisme et l’accaparement comme formes avancées de maintien de l’homme en ces lieux. Quand on rejoint une logique de cercle, un peu comme pour le hilka du dhikri, il faut accepter de conjuguer le commun avec des éléments du visible et de l’invisible, à la fois. On dit que dans le hilka, il y a ceux que l’on voit, les humains, et ceux que l’on ne voit pas _ des anges et des djinns. Ce rapport au vivant, qui tient compte des invisibles, notre société a toujours fonctionné avec. Mais comme nous avons échangé nos vieilles lunettes contre des grilles de lecture qui effacent la trace, nous sommes devenus aveugles, ne voyant pas l’intérêt de ce qui nous rassemble, à commencer par cette complexité de la relation, qui fait que nous vivions sans cesse au carrefour des mondes. Ndo pvo ziraruni.  Ce n’était pas rien ! Encore faudrait-il tenir compte de nos imaginaires passés. Moi, j’essaie de renouer avec ce qui reste de la trace, en espérant que d’autres, plus tard, la feront exister. Car elle est seule aujourd’hui à pouvoir nous enseigner la nuance. Et de la nuance naît l’empathie dont notre humanité a besoin pour se réaliser. Pour ça, il faut arriver à contrebalancer le narratif dominant. Avec 50 ans, j’essaie de dresser le récit des oublis, de déconstruire l’établi et de retrouver ma dignité devant l’adversité.

Propos recueillis par Saindou kamal’Eddine


[1] 128 pages, 2025.

[2] Derniers ouvrages parus : Je suis blanc et je vous merde (Passages), Obsession(s) remix (Komedit) 50 ans (Quatre Étoiles).

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