Suite à l’atelier « Autour de 50 ans », proposé par Mvukisho Ye Masiwa, une des participantes, Hamadi Myandro, a fait ce compte-rendu. Une autre manière de réfléchir sur la question de la culture aux Comores.
Cet atelier animé par Soeuf Elbadawi et Nailat Omar, organisé par Mvukisho Ye Masiwa à Arcueil, propose une réflexion profonde sur la culture comorienne, l’identité et notre rapport au monde. À travers une parole à la fois personnelle et collective, il s’agit de se réconcilier avec soi-même tout en construisant ensemble une pensée commune.
Soeuf Elbadawi ouvre cet espace en évoquant cinquante ans de parcours, avec une envie de parler de lui, mais surtout de créer une expérience collective : tout part de Soeuf, mais dans une dynamique où l’on construit ensemble. Cette démarche devient une expérimentation pour se réconcilier avec soi-même.
Une notion essentielle apparaît : l’imani, compris ici comme l’empathie. L’imani (emprunté à l’arabe, qui veut dire « foi ») traduit aux Comores notre rapport au monde. Il permet d’acter notre relation à autrui et avec ce qui nous entoure. À noter aussi, le mdjeni (l’étranger) est vu comme un invité, que l’on accueille et que l’on intègre. Cette valeur d’hospitalité est fondamentale dans la culture comorienne.
L’obsession des Comores a été évoquée : une obsession qui nous habite, mais qui n’a pas le même sens pour chacun. Elle est liée à une quête identitaire, on n’a parlé de traramuwo, une obsession saine. Les Comores deviennent un refuge, une symbolique forte, d’après une métaphore de la tortue d’Itsamia, qui revient toujours à son point d’origine. Le lien aux ancêtres et aux morts reste central : se souvenir d’eux est une manière de rester relié à soi-même.
Ensuite, la réflexion sur la culture. Le terme « utamaduni », remis au goût du jour durant les années 1970, dans un contexte politique (notamment avec le mouvement Msomo wanyumeni), participe d’une identité culturelle. Mais il relève du folklore comme pour les ngoma za utamaduni, transformées en spectacle, afin de mieux sensibiliser l’opinion et de créer de la visibilité. D’aucuns se souviennent de Chamsia Sagaf, qui chantait pour l’ASEC dans des genres musicaux qui questionnait le politique.
Mais ces expressions culturelles varient selon les lieux : le sambe à Paris n’a pas le même sens que le sambe aux Comores ; ce qui est chanté à Ntsaoueni n’est pas la même chose qu’à Mitsamihuli. Tout renvoie à une réalité existentielle propre à chaque contexte.
Une distinction importante est faite entre « utamaduni » et « ulimizi ». « Ulima » (cultiver la terre) renvoie aussi à la culture de l’esprit, « mizi » à racines. Ulimizi signifie ramène notamment à l’éducation : ce n’est pas seulement une pratique, mais une vision « transmise du monde ». On parle d’un mlimizi mwema, pour dire d’une personne qu’il a bien mené l’éducation de ses enfants. À l’inverse, mlimadji désigne celui qui cultive la terre, sans la dimension éducative et spirituelle. Avec « ulimizi », plus on s’enracine, plus on apprend, et plus on devient créatif.
Cependant, une critique apparaît : les Comoriens sont confondus à un moment avec l’image de la chauves-souris, incapables de lâcher une branche sans en attraper une autre. Cela invite à repenser notre manière d’être et à notre capacité de recréer autrement. La culture était au début et à la fin de toute chose. Nous avons besoin d’elle pour sortir du conformisme du moment.
La culture permet aussi de complexifier la relation. La culture comorienne se fonde sur le mouvement et le mélange. À l’image du pilaou, présent aussi à Zanzibar, elle s’inscrit dans une circulation des pratiques et des influences : « Si udjuwa ubihanya mikoontsi ».
La question du anda (souvent traduit par « grand-mariage ») est ensuite approfondie. Cette traduction est réductrice. Le anda trouve son origine dans le shungu, un processus ancien, une seconde chance offerte au mMasiwa, une forme de ré-humanisation. Autrefois, il s’agissait d’un travail collectif, d’un processus où chacun contribuait.
Aujourd’hui, le anda est réduit à un statut social, celui du notable (qui n’est pas tout à fait le mdrumdzima, qu’on attend de lui), et souvent à une démonstration de richesse. Une critique est formulée notamment envers certaines pratiques au sein de la diaspora : faire le anda sans engagement réel envers la communauté pose question. On ne paie pas ses efforts, mais parfois sa vanité. Or le anda ou le shungu est une manière avant tout de servir le commun.
Dans la société ancienne, l’idée centrale est que l’on ne naît pas humain, mais qu’on le devient. Dès la grossesse, des rituels (au 5e et 7e mois) marquent cette approche dynamique du vivant. C’est par les us et coutumes, par l’éducation et par la communauté que l’on accède au statut d’humain, à travers le « undru », dont parle Damir Ben Ali, auteur de « Connaître et apprendre le mila » (éditions Kalam).
Les premiers habitants de l’archipel, fuyant des réalités premières (certains, comme les Austronésiens, sont devenus les ancêtres des Malgaches qu’on appelle « Vazimba »), ont construit une société fondée sur la fragilité, qui a donné naissance au besoin de semer de la fratrie, tout autour de l’archipel. Seul, on ne peut rien ; ensemble, on construit. Cette dynamique a permis l’émergence de règles, de pratiques et d’une organisation sociale (fixée à travers le mila par le congrès des maferembwe, au premier millénaire), où l’on construit du commun.
Le shungu dépasse donc largement le anda actuel, affaibli par un principe de monétisation : il interroge notre rapport à l’autre, à travers l’imani (une certaine idée de l’empathie, d’après son acception comorienne), et rappelle qu’il s’agit d’un processus collectif. Les Comores apparaissent ainsi comme une seconde chance : un espace où l’on peut se reconstruire, se racheter, redevenir humain.
Cet atelier met en lumière une réflexion profonde sur la culture comorienne, entre « utamaduni » et « ulimizi », entre pratiques actuelles et sens originel. Il invite à revenir à des valeurs fondamentales comme l’imani (au sens d’empathie), à l’enracinement et à la construction collective.
Au sein de l’atelier, Nailat Oumar, après en avoir expliqué le principe, a proposé une mise en pratique de la notion de djando (fondation), en demandant aux participants d’imaginer par groupe un modèle de société parfaite. Par groupe de deux, on s’est ensuite confronté et proposé quatre valeurs fondatrices. Le début d’une histoire…
Au-delà d’une simple transmission culturelle, il s’agit d’un appel à repenser notre rapport à nous-mêmes, aux autres et à notre héritage, afin de redonner du sens à ce qui nous constitue.
Notes prise par HAMADI Mkayandro.
Proposition partie au départ du livre 50 ans de Soeuf Elbadawi (Quatre Étoiles).
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